Iran : le patrimoine millénaire blessé par la guerre
Le silence est assourdissant. Derrière les déclarations officielles et les tensions géopolitiques, une tragédie silencieuse se déroule en Iran : la destruction méthodique de son patrimoine culturel. Les premiers bilans font état de 114 sites affectés, des vestiges antiques aux lieux de culte sacrés, un héritage millénaire gravement compromis par les affrontements récents.
Un inventaire chiffré de la tragédie
Les chiffres, livrés par le ministère iranien du Patrimoine, du Tourisme et de l'Artisanat, sont glaçants. Sur plusieurs villes – Téhéran avec soixante atteintes, Isfahan comptant vingt, ainsi que Sanandaj, Kermanshah, Qom et Khansar – ce sont 48 musées et six districts du patrimoine culturel qui ont subi des dommages significatifs. L'étendue de la dévastation s'étend bien au-delà des centres urbains, touchant des régions comme Lorestan, Bushehr, Alborz, l'Azerbaïdjan oriental et occidental, Mazandaran, Sistan-Baluchistan, Gilan, Ilam, Khuzestan et Fars. Un tableau sombre qui témoigne d'une ampleur insoupçonnée.

Isfahan, coeur culturel brisé
Isfahan, souvent surnommée « la perle de la Perse », porte le fardeau le plus lourd de cette crise. Autour de la place Naqsh-e Jahan, joyau architectural inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, les bâtiments historiques ont subi des impacts considérables. Le palais Ali Qapu, vestige de la période safavide, a vu ses fresques murales s'effondrer, ses éléments en bois se briser et ses mosaïques de miroirs sombrer dans la poussière. Même la Grande Mosquée, symbole de l'art persan, a perdu des parties de son célèbre revêtement en carreaux bleus, une marque distinctive du savoir-faire iranien.
Mais la perte ne s'arrête pas là. Le palais de Golestan, avec sa célèbre salle des miroirs, a subi des dégâts importants. Les vestiges de l'ancienne forteresse Falak-ol-Aflak, aux fondations sassanides, et les musées environnants ont également été touchés.

Un héritage interconnecté, un passé effacé
Ces lieux ne sont pas de simples monuments ; ils sont les gardiens d'histoires entrelacées, de dynasties successives et d'échanges culturels complexes. Prenons l'exemple du Muraqqa-e-Gulshan, un manuscrit précieux initié sous le règne de l'empereur moghol Jahangir au XVIe siècle, puis enrichi sous le règne de Shah Jahan. Ce recueil d'écrits et de dessins, fruit du talent de Daulat, Govardhan et Bishandas, témoigne d'une fusion unique entre l'élégance perse, le détail moghol et les motifs timourides. Il a traversé les époques, des Zands aux Qajars, pour se retrouver aujourd'hui menacé.
Chehel Sotoun, témoin d'une rencontre diplomatique entre Shah Tahmasp I et l'empereur moghol Humayun en 1544, porte les stigmates des chocs. Le bazar de Safavid à Isfahan, lieu de vie et de conflits depuis des siècles, et la mosquée Atiq, datant du VIIIe siècle, arborent de nouvelles blessures. Ces destructions ne sont pas seulement la perte de bâtiments ; c'est la disparition de couches de mémoire collective.

Une violation du droit international et une réaction mesurée ?
L'Iran dénonce ces attaques comme une violation de la Convention de La Haye de 1954, qui protège le patrimoine culturel en temps de guerre. Téhéran a adressé neuf demandes officielles à l'UNESCO, à ICOM, ICOMOS, l'Asian Heritage Alliance et l'Organisation mondiale du tourisme, exigeant des mesures plus fermes. Mais la réaction de l'UNESCO, jugée par certains comme trop timide, soulève des questions quant à son rôle dans ces crises. Naghmeh Sohrabi, historienne, souligne que ce qui est en jeu, c'est un patrimoine qui transcende les frontières nationales, un héritage qui appartient à l'humanité entière.
Ces événements résonnent avec d'autres tragédies passées : la destruction du temple de Baalshamin à Palmyre par l'État islamique en 2015, l'effacement des Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan par les Talibans, la destruction de la mosquée Omari à Gaza en 2023. Chaque perte met en lumière la fragilité du lien qui nous unit au passé, un lien qui se brise avec chaque explosion, chaque démolition.
La question se pose avec acuité : qui est le véritable propriétaire du passé ? Les nations ? Les religions ? Ou l'humanité toute entière ? Ces ruines, témoins silencieux des mutations humaines, disparaissent avant même que l'Histoire n'ait fini de les consigner. Le choix nous appartient : préserver ce qui nous relie, ou laisser s’éteindre la lumière de nos origines.
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